Antoine Geoffroy-Dechaume

Aquarelle Watercolor 03 de Rebecca Hayward

Antoine Geoffroy-Dechaume

« Il y a un an …. » a été rédigé en 2001 à l’occasion du premier anniversaire de la mort du musicien et musicologue Antoine Geoffroy-Dechaume. J’ai rencontré Antoine en 1972 et nous nous sommes vus presque toutes les semaines pendant plus de vingt cinq ans. Il a rédigé trois livres fondamentaux sur l’interprétation de la musique ancienne : « Les Secrets de la musique ancienne » (Fasquelle), « Le Langage du Clavecin » (Van de Velde) et « La Musique travestie, un obscurantisme contemporain » (Philippe Caillard). Des extraits de mon texte ont été édités dans la revue « la Lettre du musicien », no. 260, 2èmequinzaine de novembre, 2001. Pendant toutes les années où j’ai pu travailler avec Antoine, mis à part un petit groupe d’amis et d’élèves, il a poursuivi ses recherches musicales dans un isolement qui me semblait à l’époque tout à fait injuste, d’où mon ton très polémique. Mes sentiments par rapport à cet isolement sont aujourd’hui, me semble-t-il, plus nuancés : les mystiques, et Antoine d’après moi était un mystique authentique, subissent inévitablement un certain ostracisme de la part de la collectivité qui se protège d’idées trop radicales et d’exigences esthétiques et morales qui font abstraction des contraintes sociales qui régissent « le bon fonctionnement » de la communauté. Les visionnaires sont toujours dérangeants ; je pense qu’ils le savent et qu’ils savent aussi qu’ils ne peuvent pas faire autrement, qu’ils ne vont pas « ajuster » leur appréhension du monde dans l’espoir de se rendre plus facilement « acceptables ».

 

              Il y a un an …

Antoine Geoffroy-Dechaume est mort. Le ramdam médiatique qui a entouré sa disparition semble s’être apaisé, ou devrait-on dire de  manière plus imagée et polémique que le cérémonial qui a suivi sa mort ne s’est pas transformé en feu d’artifice intellectuel mais en pétard mouillé du consensus mou et institutionnel, l’ouate étouffante dans laquelle la musique ancienne s’est développée depuis tant d’années. Antoine avait accusé les musiciens experts en choses anciennes « d’obscurantisme ». Les rangées désordonnées et débonnaires qui lui ont rendu hommage ont confirmé son sentiment de vivre à une époque de patronage glorifié. Merci et bravo tout le monde !

Ceux qui le connaissaient vraiment bien se sont toujours réjouis de ses colères violentes et orageuses contre l’establishment. Sous des allures de gentleman anglais du meilleur cru se dessinait un caractère explosif et intraitable qui le rapprochait davantage des commandos surréalistes de notre époque que des yes-men d’une culture bourgeoise, snobe et étriquée, d’une érudition prétentieuse qui cherche à tout prix à maintenir le statu quo et à se voiler ses véritables intentions, c’est-à-dire, s’assurer une assise institutionnelle à travers une politique du culturel. Antoine était un idéaliste qui crachait toute forme de démarche « intéressée » ; lui qui avait connu les camps Nazis ne pouvait être un animal stratégique ; son seul souci c’était la beauté et comment elle pouvait changer le monde.

Il avait horreur du jargon. Des mots comme « baroque », par exemple. D’après lui, c’est un terme qui relève plutôt d’une maladie honteuse que d’une notion esthétique. La « rhétorique » lui faisait penser – je me réfère à la grimace qu’il faisait quand le vocable était prononcé devant lui —à une arête coincée au fond de la gorge qu’il fallait recracher à toute vitesse pour éviter d’en suffoquer. « Ancienne » évoquait pour lui les tristes couloirs d’un hospice où les familles abandonnent leurs vieux parents indigents. Oh ! Ces vieux parents qui font pipi au lit et qui ne dorment pas la nuit !

Il avait cette capacité rare de concilier l’humour et le sens mystique des choses. C’était certainement un rire caustique et parfois désagréable pour les autres, mais il s’accompagnait d’une disponibilité psychique hors du commun pour l’extase.  Oui, l’extase, j’insiste parce que je vous vois sourire d’ici. Personne ne sait ce qu’est l’écoute intérieure sans avoir entendu et vu jouer le prélude non mesuré en ré mineur de Louis Couperin par Antoine – surtout les quelques mois précédants l’attaque cérébrale qui l’aura beaucoup diminué les dernières années de sa vie. Comment caractériser son interprétation ? Elle dégageait la même sérénité que nous rencontrons dans l’œuvre enregistrée du père des Ergüner, d’origine turque, de Kassaï, d’origine iranienne, et de Panal Ghosh, d’origine indienne. C’était comme si Antoine appartenait à une tradition plusieurs fois millénaires où les cheminements techniques vers la méditation étaient devenus un fait acquis.

Antoine enseignait par rapport au détail musical une forme de concentration extrême. C’est pour cette raison qu’il était devenu érudit. Presque par défaut pour ainsi dire. Il aimait creuser non seulement chaque détail de la partition mais tous les éléments qui restaient inédits entre les lignes parce qu’il prenait à cœur cette fameuse remarque de François Couperin comme quoi la musique ne se joue pas comme elle est écrite. Pour Antoine la musicologie révélait des mystères et non pas des évidences à asséner. Il avait la certitude de ceux, comme Maurice Blanchot ou Henri Poincaré, qui savent toute l’étendue de leur ignorance. Mais une telle modestie ne sied jamais aux docteurs à la Molière pour qui savoir et pouvoir sont les deux termes d’une équation d’égalité.

Eh oui, Antoine ne savait pas se vendre. C’est un grand défaut par les temps qui courent. On en devient vite SDF et on peut dire que le milieu de musique ancienne lui a vite relégué une place (peut-être enviable, tout compte fait) de vagabond. Mais c’est cette errance qui a permis à Antoine toute sa liberté dernière – et je peux vous assurer qu’il en a pleinement profité. Pour une raison simple : Antoine était sûr qu’il existait quelque chose comme la grâce en musique —quelque chose qui ressemblerait aux paysages magiques du peintre Poussin. Il avait bien identifié la source de cette grâce en la liberté, freedom, comme il aimait le dire, car ce terme lui évoquait précisément un parfum de nouveau monde. Il ne pouvait en aucun cas adhérer à ce servage très spécial qui veut donner actuellement le change à une fraternité et une solidarité si chèrement acquises aux temps modernes, la liberté de ceux qui se sont octroyés le privilège de connaître le monde sans plier le genou devant un roi ou une administration quelconque. Antoine aimait la Cour de l’Ancien Régime à la manière de Norbert Elias : elle représentait une étape dans les efforts civilisateurs de notre pauvre  Occident qui peine toujours à trouver ses marques d’humanité. Il avait plus confiance dans le libre arbitre de certains individus que dans le brassage de grands idéaux, surtout s’ils étaient passéistes. C’est pour cela qu’il donnait ses cours chez lui plutôt qu’ailleurs – que ce soit au Conservatoire ou au Centre de Versailles – et que parmi ses élèves on rencontrait des personnes de classes sociales très diverses comme les enfants de grands musiciens aussi bien que le mécanicien du garage local. Mais il faut dire : rien ne rend plus dubitatif sur le plan des préjugés sociaux et historiques que l’expérience des camps de concentration.

Antoine avait été Résistant. Il a connu Compiègne, puis Buchenwald et Dora. Il en parlait rarement dans le « métier ». Cela produisait toujours de la gêne. (Je laisse au lecteur le soin d’en tirer ses propres conclusions.) Un jour j’avais remarqué une bague qu’il portait qui ressemblait à un bijou que j’avais vu chez un ancien déporté, ami de mes parents. Il l’avait fabriqué lui-même à Buchenwald. Le sujet est devenu un de nos « traits d’union ».

Antoine m’a toujours fait penser au narrateur que nous rencontrons dans les romans de Claude Simon consacrés presqu’entièrement au traumatisme des 1èreet 2èmeGuerre Mondiales. Le père d’Antoine avait beaucoup souffert de la première guerre et comme dans certains romans de Simon sa mère est partie chercher son père blessé au Front. La guerre devient alors une histoire sans fin. La deuxième guerre ne sera qu’un nouveau chapitre de ce terrible cataclysme qu’est la naissance du monde « post-moderne » dans lequel nous vivons. Comme dans les récits de Simon, Antoine a conquis son identité dans un environnement meurtrier et impitoyable. Ici, pas de place pour les bons sentiments ou la nostalgie. Cependant, il reste toute la place pour l’amour et l’amitié.

Car des camps Antoine retient sa profonde amitié pour un certain F. Fladenmuller qui a publié un très beau livre chez Nadeau, maintenant oublié et préfacé par Antoine lui-même : « Quelques scènes de la vie d’Henri Lardier, racontées par lui-même ». Je l’ai trouvé par hasard chez un libraire de livres d’occasion à Nantes, à la fin des années ‘70. Je l’ai parcouru de nouveau pour la première fois depuis de nombreuses années. Tout d’Antoine ressurgit dans la préface : sa modestie devant les épreuves des autres, son profond attachement à ceux qui « se donnent » et sa croyance dans la vie. Antoine était un homme passionnel ; je suis convaincu que c’est l’excès de son engagement qui faisait fuir certains. Il aimait le terme inventé par le poète d’Aubigné au sujet d’Etienne Jodelle : le « forcènement ». Il encourageait ses élèves à ne jamais être sages !

J’ai épinglé sur ma bibliothèque, au-dessus de mon bureau, les Inscriptions Mises Sur la Grande Porte De Thélème (Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz…) de Rabelais, recopiés par les bons soins du père d’Antoine. Antoine les avait sur lui quand ses mains furent presque écrasées par une machine qui servait à compresser et plier le métal sur une des chaines industrielles du camp du Commando Hans. Il a connu les marches forcées sous la neige, dans le froid extrême, sous le regard halluciné d’un officier SS qui réussit à faire exécuter ses ordres en musique. Antoine a connu la retraite meurtrière des camps à la fin de la guerre. Il racontait le moment où, profondément découragé, il a songé à se donner la mort lorsqu’il avait croisé le regard d’un petit cheval allemand qui, comme lui, trimait dans les mines. Le regard courageux et fier de ce petit cheval lui a inspiré un désir soudain et fou de continuer à vivre. Quand je lui ai fait connaître une scène tout à fait ressemblante racontée par V. Chalamov dans ses « Récits de Kolyma », Antoine pour la première fois à pleuré devant moi.

Pourquoi raconter tout cela ? Parce qu’il me semble qu’Antoine avait été méconnu pendant sa vie et que sa disparition ne fait que prolonger cette méconnaissance. (Je ne parle pas évidemment de sa famille mais encore du « métier »). Malgré une apparence peut-être un peu hautaine, Antoine était au fond un homme timide et angoissé. Il trouvait son plus grand bonheur dans la seule chose qui lui permettait un sentiment de sécurité et de certitude : la beauté inusable de l’art « ancien » ; la musique d’abord, bien sûr, mais aussi les autres, danse, peinture, littérature, sculpture et même la calligraphie… là il savait qu’aucune blessure n’adviendrait. Il ne supportait aucun mensonge à l’égard de ces objets là. Il estimait qu’on devait en exiger une honnêteté intellectuelle absolue car c’était le seul moyen pour nous d’accéder à une communion heureuse et civilisée avec le monde. Je pèse mes mots ; je sais qu’ils peuvent paraître grandiloquents. Pour Antoine, l’Ancien était la jeunesse de notre culture et il espérait que nous pouvions ainsi reconstruire cette innocence qui est la condition requise pour établir une entente profonde, aimante et chaleureuse entre les êtres.

Il y a eu une grave méprise. On a trop parlé de tempi, de notes inégales et de silences d’articulation ? Certes, Antoine était un très grand musicologue. Un musicologue inspiré : une bête très rare. Mais il me semble que ce qu’il désirait le plus au monde c’était une compréhension de la musique suffisamment précise et dégagée du savoir pour enfin accéder à l’intériorité des musiques populaires qui échappent à la normalisation scolaire et institutionnelle. Antoine était fasciné par les enfants. Il estimait que seule leur liberté avait quelque chose à nous enseigner. Relisons ensemble ses livres, ses articles et réécoutons ses disques. Poursuivons le travail d’Antoine Geoffroy-Dechaume dans la joie, même si son absence est incommensurable.

 

4 septembre, 2001